Et l'Histoire sauva la réforme des régions (la proximité sacrifiée, 4/4)

Notre analyse historique et géographique de la loi NOTRe. En annexe, la carte des terroirs français.

C'est décidé : la nouvelle région de Xavier Bertrand, née de la fusion des régions Nord-Pas de Calais et Picardie, s'appellera Hauts de France. Ce nouveau nom suscitait déjà commentaires railleurs et détournements sur les réseaux sociaux ; l'on peine en effet à comprendre s'il s'agit d'une terminologie de géographie nouvelle préférant à la manière des enfants le Haut et le Bas de la carte en lieu et place de la distinction compassée du Nord et du Sud (et l'Alsace rebaptisée Extrême droite ?) ou bien s'il s'agissait de désigner quelque hauteur altimétrique (le point culminant de cette nouvelle région, le bois de Wattigny, culmine il est vrai à près de 295 m) ou tout simplement en hommage à Wuthering Heights d'Emily Brontë, le roman d'outre-Manche préféré du président Bertrand. D'ailleurs les Picards ne sont pas en reste puisqu'ils commencent à entrer en résistance sémantique grâce à des autocollants régionalistes fièrement arborés à l'arrière de leurs voitures. L'ex-région en est inondée par l'association de défense de l'identité picarde, Achteure, dont le président Philippe Boulfroy prévient : "Il s'agit d'identifier une culture, pas un simple territoire géographique." C'est pour certains tout le problème de la réforme territoriale promulguée par la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) du 7 août 2015 : préférer des espaces désincarnés à l'identité historique des territoires français. Retour sur la pertinence historique du nouveau découpage régional.

 

Comme nous le voyons sur cette carte, après moult tergiversations, la réforme des régions a consisté en une série de fusions :

Source : gouvernement.fr
Source : gouvernement.fr

• la réunion de la Basse-Normandie et de la Haute-Normandie pour former la Normandie

 

• le mariage forcé du Nord-Pas de Calais et de la Picardie pour faire les Hauts de France

 

• l'alliance tripartite de la Champagne-Ardenne, de la Lorraine et de l'Alsace pour constituer un Grand Est cher à Philippe Richert

 

• la jonction de la Bourgogne et de la Franche-Comté

 

• l'incorporation de l'Auvergne à la région Rhône-Alpes

 

• la fusion du Languedoc-Roussillon avec les Midi-Pyrénées

 

• la coalitition de l'Aquitaine, du Poitou-Charentes et du Limousin pour former une Grande Aquitaine.

 

Restent intactes les régions Bretagne, Pays de la Loire, Centre (désormais plus chic Centre-Val de Loire), Provence-Alpes-Côte d'Azur, Corse et Île de France.

 

 

Sens et non sens historiques

 

Contrairement aux premières cartes difformes présentées par le Gouvernement, la nouvelle carte des régions adoptée par le Parlement présente de belles cohérences historiques.

 

Tout d'abord, il paraissait évident que la fusion de la Basse-Normandie avec la Haute-Normandie fût plus que nécessaire. Longtemps boudée par les élus hauts-normands, la réunification reconstitue le Duché de Normandie, ancienne et puissante principauté féodale annexée au domaine de France par Philippe Auguste en 1204. Les Normands vont continuer de se vivre en Normands. 

 

Il est heureux que la Picardie ne soit pas mariée de force avec la Champagne-Ardenne comme l'envisageait la première mouture. Le grand Comté de Champagne, héritier occidental de l'Austrasie mérovingienne, a toujours tourné le dos à la Picardie, déchirée entre le domaine royal des Capétiens et les Flamands du Comté de Flandre. Il y avait un arbitrage à faire entre rattachement au Nord-Pas de Calais et à l'Île de France, il semble cohérent que la Picardie soit finalement annexée à la pointe septentrionale de la Francie occidentale de Charles le Chauve.

 

Le nom de "Nouvelle Austrasie" a été boudé par les habitants de la région ALCA (Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne), sans doute parce qu'il aurait été plus correct de dire "Ancienne Austrasie" tant la nouvelle région du Grand Est ressemble au royaume des Francs orientaux que Clovis lègue à son fils aîné Thierry à sa mort en 511. 

 

Autre bonne nouvelle, la réunification du territoire de Languedoc, rattaché au domaine royal en 1229 à l'issue de la croisade contre les Albigeois, dont la traditionnelle division entre Haut-Languedoc et Bas-Languedoc correspondait peu ou prou avec les régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon.

 

Enfin, la région Aquitaine n'est pas sans rappeler le Duché d'Aquitaine dont les territoires s'étendaient en 1154 du Duché de Gascogne au Comté de l'Auvergne en passant par le Comté du Périgord et le Vicomté de Limoges. Laurent Wauquiez règne à Lyon, mais il aurait pu être un vassal de Bordeaux. Il en a échappé de peu !

 

Un grand regret : le gouvernement décide de maintenir la déchirure du Duché de Bretagne en deux régions. C'est à Nantes pourtant, et non à Rennes ni à Brest, que l'on visite le château d'Anne de Bretagne. Il a fallu l'insistance discrète de l'actuel duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, et du maire du palais nantais, Jean-Marc Ayrault, respectivement ministres de la Guerre et des Relations extérieures, pour que le roi François décide de laisser en état leurs baronnies électorales. 

 

Toutefois, une telle lecture rétrospective des intentions "historiques" de la réforme serait trop flatteuse au regard de ses mobiles réels. À notre connaissance, aucun historien ou aucun géographe n'a pris part à la réflexion gouvernementale. Il s'agit, une fois encore d'une réflexion purement administrative.

 

 

On doit en effet noter que ce redécoupage régional s'apparente plutôt à un collage général qui ne viole ni l'indivision des anciennes régions ni leur contiguïté : il ne s'agissait pas de dessiner des régions cohérentes au regard par exemple des systèmes de polarisation urbaine ou des sentiments d'appartenance mais de réduire le nombre des régions française, quitte à coller grossièrement ensemble les régions contiguës.  Si l'historien peut y trouver des justifications ex post, c'est tant mieux.

 

La dilution des identités régionales au profit de constructions hors-sol

 

Il semble donc que cette opération de remembrement administratif correspondent à un double objectif : économique et politique.

 

L'objectif économique, c'est de créer des Länder à la française, en copiant une fois encore les recettes de notre voisin allemand. C'est oublier la spécificité des deux États voisins dans leur constitution historique. C'est oublier que la République allemande est fédérale, la République française centrale. Qu'à ne cela tienne, le gouvernement décide de créer des "super-régions" capables de rivaliser avec leurs voisines d'outre-Rhin. Tout ne serait-il qu'une question de taille ? Rappelons que si la Bavière est bien une grande région, la Sarre est trois fois plus petite que le département du Cher. C'est également oublier que la compétitivité ne se joue pas au niveau des régions mais des entreprises. On estime encore mal l'apport économique de cette réforme, ne serait-ce qu'au niveau budgétaire : en fait d'économies promises, on s'aperçoit que cette réforme ne rapportera pas un centime d'économie au contribuable. Les doublons sont certes nombreux mais, purement horizontaux, ne permettent pas de mettre en œuvre de réelles économies d'échelle. Sans parler de l'imbroglio du choix des capitales régionales. Il suffit de voir ce que devient l'hôtel régional de l'ex-région Auvergne, inauguré le 21 juin 2014 soit à peine trois semaines après la publication par l'Élysée de la nouvelle carte régionale, et qui aura coûté près de 80 millions d'euros : rien du tout. "Per la glòria" comme on dit en Auvergnat.

 

Pour aller plus loin, voir notre série consacrée à l'impact économique de la réforme.

 

L'objectif politique est quant à lui plus subtil mais fondamental. Le regroupement en super région va favoriser la désidentification des Français à leur territoire. Quel sens donner à sa culture régionale, à ses racines territoriales quant on est "Centrien", "Francilien", "Hauts-francilien", "Rhône-alpin" ? Cette réforme territoriale apparaît à bien des égards comme une nouvelle construction technocratique, décidée d'en-haut sur des critères politico-économiques et non à partir des histoires, des identités et des territoires vécus. Le régime de territorialité passe du culturel à l'économique, de l'identité à l'administration.

 

Cette réforme masque mal le glissement des niveaux administratifs auquel rêvent tous les fédéralistes européens : une grande Union européenne composée d'une multitudes de grandes régions interconnectées. L'échelle nationale enfin enjambée, le rêve des Pères de l'Europe. Cette substitution à la triple échelle traditionnelle commune-département-nation de l'échelle métropole-région-fédération semble être l'horizon politique et géographique d'une partie de notre classe politique. Comme en témoigne bien l'ancien président de la région Île de France Jean-Paul Huchon dans son livre De battre ma gauche s'est arrêté paru en 2010 :

 

« Je vous livre le fond de ma pensée : je me sens plus européen que français. Il m'est très facile d'imaginer une cosmogonie institutionnelle dans laquelle il y aurait l'Europe, directement branchée sur les régions, et les régions sur des communes regroupées par l'intercommunalité. C'est la logique à venir de la chaîne du pouvoir. Je n'ai pas d'attachement national. Je n'aurais aucune difficulté à vivre dans une patrie qui serait l'Europe, avec une patrie secondaire qui serait la région dans laquelle je vis. La Nation ? Je ne crois pas à son avenir parce que je n'ai jamais cru à cette histoire d'identité nationale. Je ne m'accroche pas à ces idées-là ! » (p. 142-143)

 

 

Identité locale et esprit des provinces

 

Pour le républicain Maurice Barrès identité nationale et identité locale s'entremêlent dans le double attachement à la grande patrie (la Nation) et la petite patrie (la province). Fustel de Coulanges nous rappelle bien le sens antique de ces deux mots : "La petite patrie était l'enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande patrie était la cité, avec son prytanée et ses héros." (in La Cité antique, 1864). Ce n'est pas autre chose qu'envisage De Gaulle quand il réfléchit à la régionalisation en 1945 puis en 1969 : localisme et patriotisme sont les deux mamelles de sa France. La petite patrie a besoin de la grande comme la partie du tout, et la grande de la petite comme le tout de la partie.

 

À l'occasion du débat sur la refonte des régions, historiens, géographes et sociologues y sont allés de leurs idées pour redessiner la France. L'institut Montaigne a proposé un redécoupage de régions articulés autour de leurs métropoles. Chacun a son critère pour avancer son modèle.

 

Ainsi du géographe Jacques Lévy qui propose une France de dix régions assumant sa macrocéphalie à travers d'une immense région parisienne.

 

Il s'appuie pour ce faire sur l'intensité des liens qui se tissent entre les territoires pour distinguer des zones cohérentes. La France des territoires vécus.

Source : article cité
Source : article cité

D'aucuns sont même allés jusqu'à proposer le retour aux provinces d'Ancien Régime, les fameuses "provinces historiques" chères à Charles Maurras. Il est d'ailleurs amusant de noter combien, depuis les lois Defferre de 1982, les théories géographiques de l'Action française (qui oppose au centralisme révolutionnaire et républicain la décentralisation et "l'esprit des provinces") pénètrent jusqu'à gauche. Ainsi faut-il saluer la prise de position du sociologue Thomas Guénolé dans Le Figaro dans un article au titre non équivoque : "Remplacer les régions technocratiques de François Hollande par nos provinces historiques". Il explique : "Remplacer nos régions par ces provinces reviendrait donc à remplacer des découpages territoriaux abstraits par des territoires correspondant à une identité réellement ressentie par les populations. La Provence, cela existe. La PACA, cela n'existe pas. La Champagne, l'Alsace, la Lorraine, tout cela existe. La «région ALCA», en revanche, c'est une fiction administrative."

 

Nous ne saurions qu'approuver un tel souci d'authenticité et la volonté de retrouver des identités locales cohérentes et sources de lien social.

Ainsi, si l'historien peut construire une légitimité ex-post à cette réforme des territoires, elle reste l'illustration même d'une politique territoriale idéologisée qui contribuera à déconnecter encore un peu plus nos concitoyens de ces formes lointaines et abstraites que l'on nomme régions.


Annexe : la carte des Pays Français

Frédéric Zégierman, Guide des pays de France (1999)
Frédéric Zégierman, Guide des pays de France (1999)